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Mots français d'origine arabe : liste complète et étymologies

✍️ Par Fakhradine, Directeur de Tanger Institut et professeur de larabefacile.fr

Publié le 7 septembre 2026

Dictionnaire ouvert avec des mots arabes et français côte à côte, illustrant les emprunts linguistiques de l'arabe au français
Des centaines de mots français portent en eux la mémoire de l'arabe : café, sucre, chiffre, hasard… un voyage linguistique qui commence en Andalousie

Mots français d'origine arabe : tu en prononces plusieurs dizaines chaque jour sans le savoir. Quand tu bois un café, quand tu paies un tarif, quand tu consultes un algorithme, quand tu mets du sucre dans ton thé, tu parles arabe. C'est précisément pour ça qu'apprendre l'arabe, c'est aussi, d'une certaine façon, retrouver une part oubliée du français.

Deux réalités à garder en tête :

  • La transmission : la majorité de ces mots sont entrés par trois voies précises (l'Andalousie, la Méditerranée médiévale, le contact colonial), et chacune a laissé ses traces dans la forme du mot français.
  • La surprise : certains des mots les plus courants de la langue (hasard, magasin, coton, zéro) sont arabes, et personne ne le soupçonne.

En bref

  • Le français a emprunté plus de trois cents mots à l'arabe, et le décompte varie selon les critères retenus.
  • Ces arabismes couvrent les mathématiques, la médecine, le commerce, la cuisine, la géographie et même l'argot contemporain.
  • Ils sont arrivés principalement par trois voies : l'Espagne arabo-andalouse (VIII°-XV° siècles), la Méditerranée médiévale (Croisades, commerce vénitien et génois), et le contact colonial et migratoire des XIX°-XX° siècles.
  • Le préfixe al- (l'article défini arabe) est le principal indice de leur origine.

Combien de mots français viennent de l'arabe ?

La question est plus délicate qu'elle n'y paraît, et les réponses varient selon ce qu'on compte.

Aucun dictionnaire ne publie de décompte officiel, et les estimations varient selon ce qu'on accepte de compter. Les recensements courants dépassent les trois cents mots, et le chiffre monte si l'on ajoute ceux passés par l'espagnol, l'italien, le portugais ou le latin médiéval, qui portent encore la morphologie arabe.

Ce qui est plus frappant que le nombre, c'est la densité dans certains domaines. En mathématiques, en astronomie, en chimie, en commerce maritime : la présence arabe est structurelle. Ce n'est pas un saupoudrage d'exotisme, c'est une couche fondatrice.

Et dans la vie quotidienne ? Café, sucre, coton, orange, safran, magasin, tarif, hasard, alcool, chiffre, zéro. Tu les utilises sans y penser. Tous sont arrivés par l'arabe.

Par quels chemins l'arabe est-il entré dans la langue française ?

Il n'y a pas eu un seul moment de contact, mais plusieurs vagues successives, chacune avec sa géographie et ses mots.

La voie andalouse (VIII°-XV° siècles)

C'est la voie royale. Pendant près de huit siècles, Al-Andalus (l'Espagne musulmane) est l'une des civilisations les plus avancées d'Occident. Les savants européens y viennent étudier la médecine, l'astronomie, la philosophie. Les mots voyagent avec les savoirs : ils passent de l'arabe à l'espagnol, puis de l'espagnol au français, ou directement par le latin médiéval que les traducteurs de Tolède utilisent comme relais.

Le mot algèbre vient ainsi du titre d'un traité du mathématicien al-Khuwārizmī (الخوارزمي), al-Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wa-l-muqābala (الكِتَابُ المُخْتَصَرُ فِي حِسَابِ الجَبْرِ وَالمُقَابَلَةِ), « le livre abrégé sur le calcul par la restauration et la comparaison ». Al-jabr (الجَبْر), la restauration, est devenu algèbre. Et le nom d'al-Khuwārizmī lui-même a donné algorithme.

La voie méditerranéenne (Croisades et commerce, XI°-XV° siècles)

Les Croisés, les marchands vénitiens et génois, les ports de Marseille et de Gênes : tous participent à cet échange. C'est par là qu'arrivent les mots du commerce maritime (arsenal, amiral, tarif), de la guerre et du textile.

Arsenal vient de l'arabe dār aṣ-ṣināʿa (دَارُ الصِّنَاعَةِ), « la maison de la fabrication ». Amiral vient de l'arabe amīr (أَمِير), « le commandant ». La finale reste discutée : certains y lisent l'article d'une locution comme amīr al-baḥr, « le commandant de la mer », d'autres une simple désinence romane ajoutée à amīr.

La voie coloniale et migratoire (XIX°-XX° siècles)

Le contact direct avec le Maghreb, l'Égypte, le Levant introduit une nouvelle vague, plus orale, plus populaire. C'est par là qu'arrivent des mots comme toubib (du dialectal ṭabīb, الطَّبِيبُ, « médecin »), clebs (de kalb, كَلْبٌ, « chien »), chouia (de shwayya, شُوَيَّةٌ, « un peu »). L'argot français et la langue des banlieues ont continué ce mouvement au XX° siècle.

Manuscrit médiéval arabe et texte latin en regard, illustrant la transmission du savoir entre civilisations via les traducteurs de Tolède
Les traducteurs de Tolède (XII° siècle) ont transmis des pans entiers du savoir arabe en latin, faisant voyager les mots avec les concepts

Les mots français d'origine arabe que tu utilises chaque jour sans le savoir

Voici le moment de la surprise. Certains de ces mots semblent si naturellement français qu'il est difficile d'imaginer qu'ils viennent d'ailleurs.

Hasard : de l'arabe az-zahr (الزَّهْرُ), le dé à jouer. Le jeu de dés, perçu comme imprévisible, a donné le mot français pour l'imprévisible lui-même.

Magasin : de l'arabe makhāzin (مَخَازِنُ), le pluriel de makhzan (مَخْزَنٌ), « le dépôt, l'entrepôt ». Tu vas faire tes courses dans un dépôt arabe.

Coton : de l'arabe quṭun (قُطُنٌ). La fibre, le tissu, le mot : tout vient de là.

Chiffre : de l'arabe ṣifr (صِفْرٌ), qui signifie « zéro, vide ». Les chiffres arabes (y compris le concept révolutionnaire du zéro) ont transformé les mathématiques européennes. Et les chiffres arabes eux-mêmes, ceux que tu utilises pour écrire 1, 2, 3, sont une autre histoire : ils viennent d'Inde, via l'arabe, qui les a transmis à l'Europe. C'est le nom qui est resté, pas l'origine graphique.

Alcool : de l'arabe al-kuḥl (الكُحْلُ), le khôl, cette poudre fine utilisée pour le fard des yeux. Les alchimistes arabes ont utilisé le terme pour désigner toute substance réduite par distillation à son état le plus pur. Le sens a glissé de la poudre à l'esprit des liqueurs.

Algèbre : déjà évoquée. Mais réalise bien ce que ça signifie : le mot qui désigne toute une branche des mathématiques est un mot arabe. Pas une métaphore, pas un emprunt anecdotique.

Café : de l'arabe qahwa (قَهْوَةٌ), via le turc ottoman kahve. La boisson, le lieu, le mot : origine arabe.

Safran : de l'arabe zaʿfarān (زَعْفَرَانٌ). L'épice qui a coloré les cuisines méditerranéennes depuis des siècles.

Tarif : de l'arabe taʿrīf (تَعْرِيفٌ), « la notification, la définition, la déclaration ». En arabe, c'est de la racine ع ر ف (ʿ, r, f), « connaître ». Un tarif, c'est ce qui est « porté à la connaissance » de l'acheteur.

Comment reconnaître un mot d'origine arabe en français ?

Il y a plusieurs indices, et une fois que tu les connais, tu commences à les voir partout.

Le préfixe al-

C'est l'indice le plus visible. L'article défini arabe al- (الـ) s'est souvent agglutinné au mot lors de l'emprunt, donnant des formes comme al-chimie (alchimie), al-jabr (algèbre), al-kuḥl (alcool), al-manach (almanach).

Le phénomène d'agglutination est fascinant : l'arabe dit al-kimiyāʾ (الكِيمِيَاءُ) avec l'article détaché dans la conscience du locuteur arabe. Mais le locuteur latin ou roman a entendu le tout comme une unité, et a importé l'article avec le mot. C'est pourquoi en français on dit « l'algèbre » avec deux articles : l'article français en plus de l'article arabe déjà fossilisé dans le mot.

Les consonnes caractéristiques

Certaines consonnes arabes ont laissé des traces dans la translittération : le z initial dans zénith (de al-samt, السَّمْتُ, « la direction »), le -id ou -ade dans certains emprunts. La séquence -ifr-, -ufr- (chiffre, soufre dans certaines lectures) peut indiquer une origine arabe.

La structure morphologique

Les mots arabes ont une structure radicale très particulière (trois consonnes fondamentales, les fameux triplets). Quand un mot français n'a pas d'étymologie latine, grecque ou germanique claire, et qu'il a une forme consonantique dense, l'arabe est souvent la piste à explorer.

Les grands domaines thématiques des emprunts à l'arabe

Sciences et mathématiques

C'est le domaine où la dette est la plus profonde, et la moins reconnue. Entre le VIII° et le XII° siècle, la civilisation arabo-islamique est le principal conservatoire et développeur du savoir scientifique mondial. Les traducteurs de Tolède (XII° siècle) rendent accessible en latin des pans entiers de ce savoir, et les mots arabes voyagent avec les concepts.

Algèbre (الجَبْرُ, al-jabr), algorithme (de al-Khuwārizmī, الخُوَارِزْمِيُّ), zéro (الصِّفْرُ, aṣ-ṣifr), chiffre (الصِّفْرُ, aṣ-ṣifr), alchimie (الكِيمِيَاءُ, al-kīmiyāʾ), alcool (الكُحْلُ, al-kuḥl) : tous ces mots portent la mémoire d'un transfert de savoir massif et structurant.

En astronomie, la langue arabe est encore là. De nombreuses étoiles portent des noms arabes : Aldébaran (الدَّبَرَانُ, ad-dabarān, « le suiveur »), Bételgeuse (بَيْتُ الجَوْزَاءِ, bayt al-jawzāʾ, « la maison du Géant »), Algol (الغُولُ, al-ghūl, « le démon »). Zénith lui-même vient de al-samt (السَّمْتُ, « la direction »), passé par le latin médiéval zenit après une mauvaise lecture du m arabe.

Commerce et navigation

Arsenal (دَارُ الصِّنَاعَةِ, dār aṣ-ṣināʿa), amiral (أَمِير, amīr), tarif (التَّعْرِيفُ, at-taʿrīf), magasin (المَخَازِنُ, al-makhāzin), douane (الدِّيوَانُ, ad-dīwān) : le commerce méditerranéen médiéval est truffé de termes arabes. Ce n'est pas un hasard : les grandes places commerciales du Moyen Âge (Venise, Gênes, Marseille) sont en contact direct avec le monde arabe.

Cuisine et agriculture

Café (قَهْوَةٌ, qahwa), sucre (سُكَّرٌ, sukkar), orange (نَارَنْجٌ, nāranǧ), épinard (إِسْفَانَاخٌ, isfānākh), safran (زَعْفَرَانٌ, zaʿfarān), coton (قُطُنٌ, quṭun), abricot (البَرْقُوقُ, al-barqūq), artichaut (الخُرْشُوفُ, al-khurshūf) : la cuisine française, méditerranéenne et européenne porte des traces profondes de la circulation des produits et des savoir-faire agricoles arabes. Orange et épinard viennent du persan, et l'arabe les a transmis : c'est le même trajet que le sucre et l'abricot.

Abricot a un parcours particulièrement sinueux : du latin praecoquum (le fruit qui mûrit tôt) à l'arabe al-barqūq (البَرْقُوقُ) puis retour vers l'espagnol albarcoque et le portugais albricoque avant d'arriver en français. La langue arabe a servi de vecteur pour restituer à l'Europe un mot d'origine latine, transformé en chemin.

Géographie et nature

Sahara (الصَّحْرَاءُ, aṣ-ṣaḥrāʾ, « le désert »), oued (الوَادِي, al-wādī, « la rivière, le vallon »), sirocco (شَرْقِيٌّ, sharqī, « le vent de l'est ») : la géographie française emprunte ses déserts, ses cours d'eau et ses vents à la langue arabe.

Oued est un emprunt direct du Maghreb. Le mot arabe al-wādī (الوَادِي) est tellement courant en Afrique du Nord qu'il a pénétré le français administratif colonial, puis le français courant. Les noms de villes espagnoles comme Guadalquivir (al-wādī al-kabīr, الوَادِي الكَبِيرُ, « le grand fleuve ») ou Guadalajara (wādī al-ḥijāra, وَادِي الحِجَارَةِ, « le fleuve des pierres ») portent la même racine.

Tableau des étymologies vérifiées

Chaque ligne de ce tableau a été vérifiée individuellement dans la notice étymologique du CNRTL, le portail lexical de l'ATILF (CNRS et Université de Lorraine). L'étymon arabe est donné sans voyelles, parce que le dictionnaire le fournit en translittération scientifique et non en caractères arabes : ajouter les voyelles reviendrait à inventer une lecture. La dernière colonne donne le chemin complet, de la langue d'origine jusqu'au français.

Mot françaisÉtymon arabeTranslittérationSens de l'étymonChemin jusqu'au français
abricotالبرقوقal-barqūqabricotlatin → grec byzantin → arabe → espagnol → français
alcoolالكحلal-kuḥlpoudre d'antimoine, fard des yeuxarabe → espagnol → français
algèbreالجبرal-jabrla réductionarabe → latin médiéval → français
ambreعنبرʿanbarambrearabe → latin médiéval → français
artichautالخرشوفةal-ḥaršūfaartichautarabe → italien → français
azurلازوردlāzawardlapis-lazulipersan → arabe → latin médiéval → français
caféقهوةqahwacaféarabe → turc → italien → français
camphreكافورkāfūrcamphresanskrit → arabe → latin médiéval → français
chiffreصفرṣifrvide, zéroarabe, calque du sanskrit śūnya → latin médiéval → français
cotonقطنquṭuncotonarabe → italien → français
épinardإسفاناخisfānāḫépinardpersan → arabe → ancien provençal → français
gazelleغزالġazālgazellearabe → latin médiéval → français
girafeزرافةzarāfagirafearabe → italien → français
hasardالزهرaz-zahrle dé à jouerarabe → espagnol → français
jupeجبةjubbaveste de dessousarabe → italien → français
magasinمخازنmaḫāzinentrepôts, pluriel de makhzanarabe → provençal → français
matelasمطرحmaṭraḥcoussin, tapisarabe → italien → français
orangeنارنجnārangorangepersan → arabe → italien → français
safranزعفرانzaʿfarānsafranarabe → latin médiéval → français
siropشرابšarābboisson, siroparabe → latin médiéval → français
sucreسكرsukkarsucresanskrit → persan → arabe → italien → français
tarifتعريفtaʿrīfnotification, définitionarabe → italien → français
zéroصفرṣifrvide, zéroarabe → italien → français

Un fait saute aux yeux quand on lit la dernière colonne : aucun de ces mots n'est passé directement de l'arabe au français. L'italien en a transmis dix, le latin médiéval huit, l'espagnol trois et le provençal deux. Le turc n'apparaît qu'une fois, pour café, et comme relais intermédiaire : il n'est jamais le dernier passeur avant le français. Les mots arabes ne sont pas entrés en français par la conversation, mais par le commerce, la traduction savante et l'imprimerie.

Six de ces vingt-trois mots ne sont d'ailleurs pas arabes d'origine : l'arabe les a seulement transmis. Abricot vient du latin, azur, épinard et orange du persan, camphre et sucre du sanskrit. Le cas de chiffre est plus subtil encore : le mot ṣifr est bien arabe, mais son sens de « zéro » est calqué sur le sanskrit śūnya. Dire qu'un mot est d'origine arabe et dire qu'il est arrivé par l'arabe sont deux affirmations différentes, et cette colonne existe pour ne pas les confondre.

Racine arabe : la langue arabe comme système générateur

Pour comprendre pourquoi la langue arabe a autant exporté de mots, il faut comprendre comment elle fonctionne.

L'arabe est une langue à racines trilitères : la quasi-totalité des mots dérivent de triplets de consonnes qui portent un sens-souche. Depuis une même racine, on génère des dizaines de mots par des schèmes (patrons morphologiques) différents. C'est ce système qui rend la langue arabe extraordinairement productive et cohérente.

Prends la racine ع ل م (ʿ, l, m). Elle porte l'idée de « connaissance, savoir » :

  • عِلْمٌ (ʿilm) : la science, le savoir
  • عَالِمٌ (ʿālim) : le savant
  • مَعْلُومٌ (maʿlūm) : ce qui est su, connu
  • تَعْلِيمٌ (taʿlīm) : l'enseignement
  • عَلَّمَ (ʿallama) : il a enseigné

Quand les savants médiévaux européens ont traduit des traités arabes de mathématiques ou de médecine, ils ont souvent emprunté le terme technique arabe en entier, parce que le concept lui-même n'existait pas encore en latin. C'est ainsi que les mots sont entrés.

Et dans le Coran, cette centralité du savoir est formulée dès les premiers versets révélés :

ٱقۡرَأۡ بِٱسۡمِ رَبِّكَ ٱلَّذِى خَلَقَ ۝ خَلَقَ ٱلۡإِنسَـٰنَ مِنۡ عَلَقٍ ۝ ٱقۡرَأۡ وَرَبُّكَ ٱلۡأَكۡرَمُ ۝ ٱلَّذِى عَلَّمَ بِٱلۡقَلَمِ ۝ عَلَّمَ ٱلۡإِنسَـٰنَ مَا لَمۡ يَعۡلَمۡ

« Lis au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l'être humain d'une adhérence. Lis, et ton Seigneur est le Très Généreux, qui a enseigné par le calame, qui a enseigné à l'être humain ce qu'il ne savait pas. »

Sourate Al-ʿAlaq, 96 : 1-5

La civilisation qui a le plus exporté de vocabulaire scientifique vers l'Europe est celle qui a fait de l'enseignement par l'écriture une révélation divine. Ce n'est pas une coïncidence.

Voici d'autres racines dont les dérivés ont voyagé jusqu'au français :

RacineSens-soucheMot arabeMot français
ج ب رredresser, restaurerالجَبْرُ (al-jabr)algèbre
ص ف رvide, zéroالصِّفْرُ (aṣ-ṣifr)chiffre, zéro
ق ه و(boisson)القَهْوَةُ (al-qahwa)café
خ ز نstocker, garderالمَخْزَنُ (al-makhzan)magasin
ز ه رfleur, déالزَّهْرُ (az-zahr)hasard
ع ر فconnaîtreالتَّعْرِيفُ (at-taʿrīf)tarif

Quand dit-on qu'un mot français est d'origine arabe ?

La réponse implique un travail lexicographique sérieux. Un mot français est dit « d'origine arabe » quand les dictionnaires étymologiques peuvent retracer une chaîne de transmission continue depuis un étymon arabe attesté, en passant par les langues intermédiaires (espagnol, latin médiéval, italien, turc ottoman, etc.).

Il ne suffit pas qu'un mot ressemble à un mot arabe. Il faut la chaîne.

Pour algèbre, la chaîne est : al-jabr (arabe) → algebra (latin médiéval, traductions de Tolède, XII° siècle) → algèbre (français, attesté au XVI° siècle). La chaîne est documentée et incontestable.

Pour coton, la chaîne est : quṭun (قُطُنٌ, arabe médiéval) → cottone (italien, XIII° siècle) → coton (français, XIV° siècle). Les archives commerciales médiévales permettent de suivre le voyage du tissu et du mot.

Il faut distinguer les emprunts directs (le mot passe directement de l'arabe au français), les emprunts par l'espagnol ou le portugais (la voie andalouse et coloniale), les emprunts par le latin médiéval (la voie savante des traducteurs), et les emprunts par le turc ottoman (café, sofa, divan, kiosque).

Des arabismes médiévaux aux emprunts contemporains

L'histoire des mots arabes en français se lit en trois grands moments.

Le Moyen Âge (VIII°-XV° siècles) est le moment du transfert de savoir. Les mots qui entrent alors sont des termes techniques : mathématiques, médecine, astronomie, alchimie, commerce. Ils entrent généralement par l'écrit, via des traductions latines. Ce sont des mots sérieux, porteurs de savoir.

L'époque coloniale (XIX°-début XX° siècle) est le moment du contact direct. Les soldats, les administrateurs, les colons rapportent des mots du Maghreb, de l'Égypte, du Levant. Ce sont des mots plus concrets, souvent populaires : toubib, bled (بَلَدٌ, balad, « pays, village »), chouia, fissa (fī sāʿa dans certaines versions dialectales, « vite »), nouba (نَوْبَةٌ, nawba, « tour de rôle, fête »). Ces mots entrent par l'oral, et ils portent la trace de l'oralité dans leur forme française.

Le XX° et le XXI° siècle continuent le mouvement. Les communautés maghrébines en France alimentent un flux constant. L'argot des cités a intégré des mots arabes qui sont aujourd'hui compris et utilisés bien au-delà de leurs communautés d'origine : clebs (كَلْبٌ, kalb), kif-kif (كِيفْ كِيفْ, « pareil »). Et des mots comme djihad, fatwa, imam, ramadan sont entrés dans le Robert et le Larousse, portés par l'actualité.

Quand dire et quand ne pas dire qu'un mot est « d'origine arabe »

Il y a quelques pièges dans lesquels il vaut mieux ne pas tomber.

⚠️ Ne dis pas qu'un mot est arabe quand il est seulement passé par l'arabe.

Les chiffres 1, 2, 3 qu'on appelle « chiffres arabes » viennent d'Inde et ont été transmis à l'Europe par les savants arabes. Le nom « chiffres arabes » est une reconnaissance du rôle de transmission, pas d'invention. Le mot sucre vient d'un mot sanskrit (sharkarā) passé par le persan puis l'arabe. L'arabe est un relais fondamental, mais pas l'origine première.

⚠️ Ne confonds pas l'étymologie et le sens actuel.

Alcool vient de al-kuḥl (le khôl, la poudre noire), mais personne n'utilise « alcool » pour parler de maquillage aujourd'hui. Le sens a évolué radicalement lors de l'adoption par la chimie européenne.

⚠️ Attention aux faux amis étymologiques.

Le mot lézard ne vient pas de l'arabe, même si certains pensent l'entendre dans al-asad (le lion, الأَسَدُ). Son étymologie est latine (lacerta). Les ressemblances phonétiques entre langues non apparentées sont souvent des coïncidences. L'étymologie se documente, elle ne se devine pas.

Pourquoi apprendre l'arabe change ta façon de lire le français

Voilà la dimension qui me touche le plus personnellement, et que j'essaie de transmettre à Tanger.

Quand tu apprends l'arabe, et surtout quand tu commences à comprendre la logique des racines, quelque chose se passe dans ta façon de lire le français. Tu commences à voir des connexions. Tu regardes algèbre et tu entends al-jabr. Tu regardes magasin et tu vois makhzan. Tu regardes hasard et tu retrouves az-zahr.

Ce n'est pas de l'érudition gratuite. C'est une façon de comprendre que les langues ne sont pas des îles, que la connaissance a circulé, que l'histoire est inscrite dans les mots quotidiens. Pour un lecteur francophone musulman, c'est aussi une façon de comprendre que la civilisation arabo-islamique a contribué à construire le monde dans lequel il vit, y compris le monde en français.

La question se pose souvent : pourquoi apprendre l'arabe quand on est francophone, quand on ne vit pas dans un pays arabe, quand le français suffit pour tout ? La réponse est dans cet article : parce que l'arabe est déjà là, dans ton français, dans les mathématiques que tu fais, dans le café que tu bois, dans le tarif que tu paies. Apprendre l'arabe, c'est donner un nom et une histoire à quelque chose qui est déjà dans ta vie.

C'est d'ailleurs l'une des expériences les plus frappantes pour les étudiants qui viennent suivre un cours d'arabe à Tanger : dès les premières semaines, quand ils commencent à voir les racines, quelque chose se déclenche. Les mots français ne sont plus opaques de la même façon.

FAQ : vos questions sur les mots français d'origine arabe

❓ Que signifie exactement « mots français d'origine arabe » ?

Un mot français est dit « d'origine arabe » quand les lexicographes peuvent établir une chaîne de transmission attestée depuis un étymon (un ancêtre) arabe. Le mot peut être arrivé directement, ou via une langue intermédiaire (espagnol, latin médiéval, turc, italien). Ce qui compte, c'est que la forme et le sens du mot français remontent, par étapes documentées, à un mot arabe identifiable.

❓ Comment distinguer un mot d'origine arabe d'un mot d'une autre langue sémitique ?

L'hébreu et l'araméen ont aussi contribué au français, mais par des voies différentes (la Bible, la Kabbale, les communautés juives médiévales). Pour les emprunts arabes, la période de transmission coïncide généralement avec les grandes phases de contact (Moyen Âge andalou, commerce méditerranéen, époque coloniale), et les formes phonétiques correspondent à l'arabe classique ou dialectal de ces périodes. Les lexicographes utilisent à la fois la forme phonétique, la date d'attestation et la chaîne de transmission pour trancher.

❓ Quel est le mot français d'origine arabe le plus courant ?

Difficile à établir avec certitude, car la fréquence dépend du registre. Dans le français courant, sucre, café, coton et chiffre sont probablement parmi les plus fréquents. Zéro et algorithme sont devenus incontournables à l'ère numérique. Hasard est remarquable parce que, malgré son omniprésence, très peu de locuteurs connaissent son origine.

❓ Existe-t-il des mots arabes entrés récemment dans le dictionnaire français ?

Oui. Des mots comme djihad, fatwa, imam, ramadan, hijab, halal ont été officiellement intégrés aux grands dictionnaires français au cours des dernières décennies. Ce sont des emprunts directs, portés par l'actualité et par la présence de communautés musulmanes en France. Ils entrent souvent d'abord dans le langage journalistique, puis dans l'usage courant, puis dans les dictionnaires.

❓ Comment écrire en arabe les mots français qui en sont issus ?

Il faut retourner à l'étymon d'origine, et non pas translittérer le mot français. « Café » ne s'écrit pas kāfī en arabe : le mot arabe est قَهْوَةٌ (qahwa). « Sucre » ne se translittère pas : le mot arabe est سُكَّرٌ (sukkar). « Magasin » vient de مَخْزَنٌ (makhzan). Retourner à l'original arabe, c'est retrouver la forme vivante du mot dans la langue, avec ses dérivés, sa racine, sa famille.

❓ La langue arabe continue-t-elle d'influencer le français aujourd'hui ?

Oui, par deux voies principales. D'abord, la langue des communautés arabophones en France introduit régulièrement des mots dans l'argot et dans la langue familière : certains se maintiennent, d'autres disparaissent. Ensuite, l'actualité internationale (politique, religion, géopolitique) impose des termes arabes qui entrent dans le vocabulaire journalistique et politique français. La langue arabe, dans sa version contemporaine, continue de voyager.

Par Fakhradine : Directeur de Tanger Institut et professeur de larabefacile.fr. In sha Allah, cet article t'a donné envie de regarder différemment les mots que tu utilises chaque jour.

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